mardi 9 septembre 2008

Extraits des carnets du docteur Schlassenstrasse : les dépressifs agressifs-hostiles


(dessin sous Paint du docteur Schlassenstrasse, représentant le messager masqué de Nippori. Galerie Solange Schlassenstrasse - Droits réservés)

Déambulant en fin d'après-midi dans les allées d’un superbe cimetière à proximité de la gare de Nippori, cadre agréable pour une promenade dépaysante, voilà qu'un étrange tract m'est remis par un individu au visage couvert d'un masque en peau de
namako, fort à la mode dans la capitale. Sans m'inquiéter outre mesure, je remercie le quidam, le congédie et commence à lire cette flaque de dégueulis programmatique. Je comprends de plus en plus pourquoi on m'a envoyé ici - le Syndrome de Tokyo n'est pas à prendre à la légère. Quelques victimes sembleraient prêtes à tomber dans le sabotage, voire le terrorisme. Emile Pouget continue à faire des émules, malgré un retour passager de la pensée "soft", du néo-kantisme et de théologies portatives inspirées par Lévinas. Une petite lettre accompagnait le tract. Elle disait en substance qu'il serait bon, sous peine de "représailles inutiles et à peine drôles" (?), de faire part de ce "cercle" à mes patients, plutôt que de les soumettre à "l'illusion d'une résolution de leurs conflits psychiques par la symbolisation", ainsi qu'à une "honteuse médication". Ils m'accusent d'être au service de la norme sociale, de récuser l'effet de vérité créé par cette "analyse sauvage" qu'est le symptôme. D'être un "minuscule hussard prêt à tous les escamotages" pour ne pas nuire à l'image du Japon, préférant "la mise à l'écart neutralisante" à l'"éclat du supplice". Merde. Je n'en peux plus. Je me sens débordé, assailli de toutes parts. Voici le tract en question, à envoyer à la revue et à la SDAT :


"Nous venons, par ce risible texticule, informer la fange francophone de Tokyo de la progression d'une pathologie, ou plutôt d'un aspect d'une pathologie bien connue : la dépression agressive-hostile.

La dépression est la maladie de l'époque. La stratégie inconsciente de réponse à cette obscène obligation de bonheur, de jouissance, et au dépassement nécessaire pour y parvenir et s'y maintenir. Par tant de pressions contradictoires, l'individu se désunit, particulièrement à Tokyo ou ces traits de chivilisation sont parmi les plus marqués au monde. A la manière d'un ongle incarné, nous nous en prenons à notre propre esprit, car nous sommes coupés de tout espoir de changement radical. La dépression est donc le bad trip généralisé. Il n'épargne personne, même les soi-disant privilégiés (la plèbe d'en haut), véritables esclaves qui s'ignoreraient si cette admirable maladie ne venait les frapper de manière apparemment inexplicable (rires). Mais trop souvent, elle prend des formes masochistes, voire suicidaires. Pas chez nous. Que de victimes, de "suicidés de la société" (beau pléonasme) ! Bien que la maladie, le suicide puissent constituer des forces de déstabilisation et des analyses sauvages à ne pas négliger, nous sommes bien décidés à passer à l'attaque. C'est plus ludique, plus drôle. A saboter, souiller, dégrader, atomiser les causes objectives (nous insistons) de notre disgrâce. Par exemple, en chiant systématiquement à côté des toilettes sur nos lieux de travail (au parc de Ueno pour les chanceux). C'est un bon début, facile à réaliser. Vous pourrez ensuite évoluer vers les étapes suivantes : mettre du LSD dans les canalisations, verser du sucre dans les réservoirs à essence, dégrader à coup de pied de biche ou autre objet contondant le matériel de votre entreprise, nous en passons et des meilleures. Plus jouissif encore que la chasse au sanglier. Chers dépressifs chroniques de Tokyo, faites comme nous, arrêtez les camisoles chimiques, foutez des tartes, vandalisez, graffitez, viandez, quichez dans les crânes. Cela mettra une sale ambiance, contestatrice de poses. Il suffit de connaître la règle fondamentale : ne jamais se faire prendre (comme dans n'importe quelle backroom)... Craquage imminent. Un point de l'esprit facile à atteindre. Si etiam omnes, ego non.

Nous réintroduirons de force du sacrifice dans l'Empire du Bien. Qu'il serre les fesses... Loin de tout "choc des civilisations", les ennemis de l'ordre mondial surgissent également de l'intérieur et sont prêts à tout pour lui atomiser le faciès. Nous représentons l'émergence en actes de la négativité du désir, soigneusement occultée par la positivité du besoin. Le résultat à Tokyo, ville ultra-pragmatique, à la pointe des toilettes high-tech, ne se fait pas attendre longtemps. Voici venir l'avenir de la dépression, son versant anomique, hostile et agressif. Nous sentons la terre trembler. L'ancienne fonction symbolique n'a pas dit son dernier mot : nous la ressucitons. Nous créons des chocs anthropologiques au sein même du système et retrouvons ainsi notre "état primitif de fils du Soleil" (Rimbaud relu par Bataille). Un Soleil bien plus cruel que par les vulvegaires cancers de la peau qu'il occasionne.

L'ASSOCIATION DES DEPRESSIFS AGRESSIFS-HOSTILES DE TOKYO


NB : Pour d'évidentes raisons de discrétion, notre association est flottante, l'adhésion y est impossible (seuls les sots et les huîtres adhèrent, a pu écrire un poète). L'unique possibilité est la connivence, dans les têtes et dans les corps. C'est l'une des qualités involontaires de cette désagréable époque de transparence généralisée : nous permettre de retrouver les charmes du non-dit, du secret, de la clandestinité.

Ce texte est libre de droits. Vous êtes invités à le diffuser, par tous les moyens que vous jugerez bons. A titre d'exemple : il est très simple d'imprimer ce manifeste, de l'afficher sur vos lieux de travail, universités ou autres lieux fréquentés par la francophonie tokyoite. Vous pouvez également le glisser subrepticement à l'intérieur d'un livre en rapport ou non avec le sujet, dans la librairie ou la bibliothèque de votre choix. Ce geste peut créer des vocations."

1 commentaire:

Anonyme a dit…

plein de très bonnes idées dans ce tract, merci :D

http://jaipasenviedenparler.hautetfort.com/